Imagine la scène. Un soir de février, dans une maison japonaise, le père enfile un masque de démon rouge avec des cornes. Les enfants hurlent de rire et lui balancent des poignées de haricots de soja à la figure. Puis tout le monde s’assoit, compte des haricots, en mange exactement autant que son âge, et termine en dévorant un énorme maki en silence complet, tous tournés vers le sud-sud-est.
Bienvenue au Setsubun, probablement la fête japonaise la plus étrange et la plus attachante de l’année.
Setsubun, ça veut dire quoi ?
Littéralement, 節分 (setsubun) signifie « la séparation des saisons ». Deux kanji : 節 (setsu, la saison, l’articulation) et 分 (bun, la division).
Dans le calendrier lunaire traditionnel, il y avait quatre setsubun par an, un à la veille de chaque nouvelle saison. Aujourd’hui, un seul a survécu : celui qui précède 立春 (risshun), le début officiel du printemps.
C’est pour ça que le Setsubun tombe presque toujours le 3 février. Presque, parce que la date dépend de la position réelle du soleil, calculée chaque année par l’Observatoire astronomique national du Japon. En 2021, le Setsubun est tombé un 2 février, pour la première fois depuis 1897. Rebelote en 2025. En 2026 et en 2027, il retrouve son 3 février habituel.

D’où vient cette histoire de démons ?
La coutume vient de Chine et arrive au Japon à l’époque de Nara (奈良時代, environ 710-794). À l’origine, c’est une cérémonie de cour appelée 追儺 (tsuina), un rituel d’exorcisme destiné à chasser les mauvais esprits avant le changement de saison.
L’idée de fond est simple et jolie : les moments de bascule sont des moments de fragilité. Quand une saison s’achève et qu’une autre commence, la frontière entre notre monde et celui des esprits s’amincit. Les 鬼 (oni), ces démons cornus de la mythologie japonaise, en profitent pour se glisser dans les maisons. Il faut donc les mettre dehors avant qu’ils s’installent.
Le mamemaki : lancer des haricots sur le démon
Le cœur de la fête, c’est le 豆まき (mamemaki), le lancer de haricots. On utilise des haricots de soja grillés, appelés 福豆 (fukumame, « les haricots du bonheur »). Grillés, c’est important : un haricot cru pourrait germer, et faire germer la malchance serait une très mauvaise idée.
Et pendant qu’on lance, on crie la formule consacrée, celle que tous les enfants japonais connaissent par cœur :
Regarde bien la construction, elle est d’une élégance parfaite : deux groupes symétriques, chacun avec la particule は qui pose le thème, puis un simple mot de lieu. Pas de verbe, pas de politesse. C’est du japonais à l’os, comme un slogan, et c’est exactement pour ça que ça se retient.
Dans la pratique, un membre de la famille (souvent le père) enfile un masque d’oni, et les autres le bombardent en riant.
Dans les écoles, les élèves fabriquent eux-mêmes leurs masques. Dans les konbini, on trouve des kits tout prêts avec masque et sachet de haricots. Et dans les grands temples comme le Sensō-ji à Asakusa, la cérémonie prend une tout autre ampleur : des personnalités, sumos ou acteurs célèbres, lancent des haricots depuis une estrade sur une foule compacte.
Manger ses haricots : autant que son âge
Une fois les démons dehors, on ramasse et on mange. La règle : autant de haricots que ton âge, souvent plus un, pour couvrir l’année qui commence.
Sympathique à sept ans. Beaucoup moins drôle à soixante-dix, ce qui explique pourquoi certaines régions autorisent à remplacer les haricots par une boisson au thé où on les fait infuser. Astucieux.
L’ehōmaki : le maki qu’on mange en silence
Deuxième rituel, plus récent : le 恵方巻 (ehōmaki), littéralement « le rouleau de la direction faste ». Un gros maki épais, garni de sept ingrédients en référence aux sept divinités du bonheur.
Il y a trois règles, et elles ne se négocient pas :
- On ne le coupe jamais. Couper le rouleau, ce serait couper le lien avec la chance. On le mange entier.
- On se tourne vers la direction faste de l’année, l’ehō, sans détourner le regard.
- On mange en silence, d’une traite, en formulant un vœu dans sa tête. Parler ferait s’échapper la chance.
La direction change chaque année (mais seulement entre quatre)
L’ehō est la direction où réside 歳徳神 (Toshitokujin), la divinité de l’année. Elle est déterminée par le cycle chinois des dix troncs célestes, et surprise : il n’existe que quatre directions possibles, qui reviennent en boucle.
| Année | Direction (japonais) | Direction |
|---|---|---|
| 2026 | 南南東 | Sud-sud-est |
| 2027 | 北北西 | Nord-nord-ouest |
| 2028 | 南南東 | Sud-sud-est |
| 2029 | 東北東 | Est-nord-est |
| 2030 | 西南西 | Ouest-sud-ouest |
Aujourd’hui, tout le monde ouvre l’application boussole de son téléphone. Les konbini impriment même la direction sur l’emballage.
Le hiiragi iwashi : la décoration qui pue
Dernière tradition, moins connue et franchement radicale. Certaines familles accrochent devant leur porte d’entrée un 柊鰯 (hiiragi iwashi) : une branche de houx sur laquelle est piquée une tête de sardine grillée.
La logique est imparable. L’oni déteste deux choses : les piquants et les mauvaises odeurs. Le houx pique les yeux, la sardine grillée empeste. Le démon fait demi-tour. Cette coutume remonterait à l’époque de Heian, et on la croise encore aujourd’hui dans le Kansai et certaines campagnes.
Vocabulaire du Setsubun
| Japonais | Kana | Rōmaji | Traduction |
|---|---|---|---|
| 節分 | せつぶん | Setsubun | La séparation des saisons |
| 立春 | りっしゅん | Risshun | Début du printemps |
| 鬼 | おに | Oni | Démon, ogre |
| 豆まき | まめまき | Mamemaki | Le lancer de haricots |
| 福豆 | ふくまめ | Fukumame | Haricots de soja grillés |
| 面 | めん | Men | Masque |
| 恵方巻 | えほうまき | Ehōmaki | Le maki de la direction faste |
| 恵方 | えほう | Ehō | La direction porte-bonheur |
| 柊鰯 | ひいらぎいわし | Hiiragi iwashi | Houx et tête de sardine |
| 福 | ふく | Fuku | Bonheur, chance |
Comment fêter le Setsubun chez toi
Tu n’as pas besoin d’être au Japon, ni d’avoir un masque de démon. Le minimum viable :
- Un sachet de haricots de soja grillés (on en trouve en épicerie asiatique, sinon des cacahuètes font l’affaire, c’est d’ailleurs la coutume à Hokkaidō et dans le Tōhoku).
- Quelqu’un de bonne volonté pour jouer l’oni, ou simplement la porte d’entrée ouverte.
- Le cri : 鬼は外、福は内 !
- Un maki entier, ta boussole réglée sur la bonne direction, et le silence.
C’est une fête qui ne coûte rien, qui fait rire les enfants, et qui a le mérite de te faire prononcer une vraie phrase japonaise en contexte. Difficile de faire mieux comme prétexte.
Questions fréquentes
Quand a lieu le Setsubun au Japon ?
Le Setsubun tombe la veille de risshun, le début du printemps dans le calendrier traditionnel, soit le 3 février dans la grande majorité des cas. La date suit la position réelle du soleil : en 2021 et en 2025, elle est tombée un 2 février. En 2026 comme en 2027, c’est bien le 3 février.
Que crie-t-on pendant le Setsubun ?
On crie 鬼は外、福は内 (oni wa soto, fuku wa uchi), « dehors les démons, dedans le bonheur », en lançant des haricots de soja grillés. C’est le rituel du mamemaki (豆まき), pratiqué dans les familles, les écoles et les temples pour chasser la malchance avant le changement de saison.
Pourquoi mange-t-on l’ehōmaki en silence ?
Parce que parler laisserait s’échapper la chance qu’on vient de faire entrer. On mange le rouleau entier, sans le couper, tourné vers la direction faste de l’année (sud-sud-est en 2026), en formulant un vœu en silence. Le rouleau intact symbolise un lien avec la fortune qu’on ne rompt pas.
Le Setsubun est-il un jour férié au Japon ?
Non, c’est un jour ouvré normal. Le Setsubun se fête le soir, en famille, et dans les temples qui organisent des cérémonies de lancer de haricots. Les écoles et les crèches, elles, le célèbrent souvent dans la journée avec des masques fabriqués par les enfants.
Envie de découvrir les autres moments forts du calendrier japonais ? Va voir Oshōgatsu, le Nouvel An japonais, la Saint-Valentin version nippone et Golden Week, la semaine où le pays entier s’arrête.
Envie de prononcer 鬼は外、福は内 sans hésiter ?
Cette phrase te donne déjà deux particules は, deux mots de lieu et deux noms courants. C’est exactement ce qu’on travaille dans mon cours d’initiation au japonais offert (1 h) : de vraies phrases, tout de suite, sans passer six mois sur des tableaux.
またね !


Une question ?